taiwan actualite 2001

Taiwan actualités 2001

LE MONDE | 03.12.01 | 15h19

Victoire historique du DPP, indépendantiste, à Taïwan

Le succès remporté par le Parti démocrate progressiste, qui devient la première force au Parlement, montre l'attachement de plus en plus fort de l'électorat à l'identité politique de l'île et plonge Pékin dans l'embarras. Le déclin du Kouomintang se poursuit

Le Parti démocrate progressiste (DPP), de sensibilité indépendantiste, a remporté les élections législatives qui ont eu lieu samedi 1er décembre, à Taïwan. Avec 87 sièges (+ 22), il devient la première force politique du Yuan législatif, le Parlement taïwanais. Cette victoire intervient dans un contexte qui semblait pourtant favorable aux partisans de la réunification avec la Chine populaire. Le président Chen Shui-bian, issu du DPP, qui ne disposait pas d'une majorité à l'Assemblée, semblait en difficulté et la montée du chômage tranchait avec la santé éclatante de l'économie de l'autre côté du détroit de Formose. Les électeurs en ont décidé autrement, affirmant leur désir de défendre une identité taïwanaise. Pékin, qui s'était gardé d'intervenir dans la campagne électorale, ne cache pas son embarras. Le Kouomintang, historiquement tourné vers le continent, perd 42 députés.

Pékin de notre correspondant

Une fois encore, le régime chinois est dérouté par les ressorts intimes de la démocratie taïwanaise. Signe de cette difficulté, Pékin n'avait toujours pas publié de commentaire officiel, lundi 3 décembre, près de trente-six heures après l'annonce de la victoire du Parti démocrate progressiste (DPP, sensibilité indépendantiste) aux élections législatives tenues dans l'île samedi 1er décembre

Seul le China Daily, quotidien anglophone destiné au public étranger, évoquait le résultat en donnant la parole à un "expert" en affaires taïwanaises. A en croire ce dernier, les relations entre les deux rives du détroit de Formose pourraient s'en trouver "assombries provisoirement"mais sans aller jusqu'à altérer le présent statu quo.

A la veille du scrutin, Pékin avait aussi affiché une discrétion maximale, ses interventions préélectorales - en général des menaces - ayant toujours eu coutume de jeter les électeurs insulaires dans les bras des indépendantistes. Mais à son grand dépit, ce silence de circonstance n'a nullement empêché le DPP, le parti du président Chen Shui-bian, d'enlever 87 des 225 sièges (un gain de 22 sièges) que compte le Yuan législatif (Parlement), ce qui le place dans la posture historique de première force politique à Taïwan. Tout aussi pénible pour Pékin est la poursuite de la débâcle du Kouomintang (KMT) qui, après avoir perdu le pouvoir exécutif au printemps 2000, perd désormais son statut de première force à l'Assemblée : il n'y disposera que de 68 élus, soit 42 de moins que sous la précédente législature.

Aux yeux d'un électorat qui reste sourcilleux sur la question de l'identité politique de l'île, le KMT paie de toute évidence ses accointances de plus en plus marquées à l'égard de Pékin. Depuis le départ de l'ancien président Lee Teng-hui, apôtre de la "taïwanisation" de l'administration de l'île, le KMT est retombé sous la coupe de dirigeants sensibles aux sirènes continentales, principalement pour des raisons affectives puisque nombre d'entre eux sont le produit du déracinement des familles nationalistes ayant suivi Tchang Kai-shek dans son exil à Taïwan en 1949.

85 % D'INSULAIRES DE SOUCHE

La nostalgie continentale qui les habite inspire une profonde suspicion à un électorat taïwanais composé à près de 85 % d'insulaires de souche.

Cette victoire des indépendantistes du DPP prend d'autant plus Pékin à contre-pied que rarement la conjoncture n'avait semblé aussi favorable à un retour en force du camp des partisans de la réunification. Une économie en récession, un chômage en hausse, une Bourse chagrine, une situation politique bloquée : les motifs de mécontentements ne manquaient pas contre le président Chen et son parti, le DPP. Les avocats de la réunification avaient beau jeu d'opposer à cette morosité ambiante l'éclatante santé de l'économie chinoise et, surtout, l'irrésistible attraction qu'elle exerçait sur des milieux d'affaires insulaires succombant à la "fièvre de Shanghaï". Dans ce contexte, M. Chen n'avait aucun avenir aux yeux de Pékin, et il suffisait dès lors de le laisser sans mot dire glisser vers l'impopularité. Or ce calcul s'est révélé faux. L'électorat taïwanais a clairement fait la différence entre la "fièvre de Shanghaï" et son affirmation d'une identité à respecter.

La partie n'est pas pour autant complètement gagnée pour le président Chen. Mais au moins est-il en meilleure position pour sortir de l'impasse - l'absence d'une majorité parlementaire - dans laquelle il se trouve depuis son élection. Techniquement, le KMT peut toujours s'allier avec le People First Party (PFP) de James Soong - issu d'une dissidence du parti nationaliste -, qui a remporté un joli succès en enlevant 46 sièges. Mais, dans l'autre camp, l'alliance entre le DPP et le Taïwan Solidarity Union (TSU), animé par le populaire Lee Teng-hui, peut aussi créer une dynamique ayant pour effet de multiplier les défections dans les rangs du KMT.

Les grandes manœuvres pour donner une majorité au président ont commencé. Et Pékin n'en finit pas d'observer ce théâtre insulaire avec grand embarras.

Frédéric Bobin